la limite
The Odyssey est sorti au cinéma. Je m’attendais à retrouver une grande épopée, avec ses héros, ses guerres et ses exploits devenus légendaires. En sortant de la salle, ce n’est pas seulement l’histoire d’Ulysse qui m’est restée.
Les récits anciens ont cette capacité étrange de traverser les siècles. Derrière les dieux auxquels beaucoup ne croient plus, les créatures qui n’existent pas et les batailles vieilles de milliers d’années, L’Odyssée raconte avant tout une histoire de limites.
Chez les Grecs anciens, la loi de Zeus concernant l’hospitalité occupait une place essentielle. Un étranger qui frappait à une porte devait être accueilli, car personne ne pouvait savoir s’il n’était pas un dieu venu éprouver les hommes.
Cette idée m’a rappelé les traditions du Caucase. Là aussi, l’hospitalité a longtemps été considérée comme une valeur sacrée. Lorsqu’un homme est accueilli sous votre toit, il devient votre responsabilité. Même lorsque des conflits existent à l’extérieur, même lorsque la colère ou la vengeance pourraient pousser à agir autrement, celui qui ouvre sa porte doit protéger son invité jusqu’à son départ.
À travers des cultures très éloignées, on retrouve finalement une même intuition. Une société ne tient pas uniquement grâce à sa force. Elle tient aussi par les limites qu’on accepte de ne pas franchir.
Nous avons souvent appris à admirer la ruse d’Ulysse, son intelligence, sa capacité à vaincre un ennemi plus puissant que lui. Pourtant, une autre lecture apparaît lorsqu’on regarde ce qui rend cette victoire possible.
Les Troyens ne font pas entrer ce cheval uniquement parce qu’ils sont naïfs. Ils le font parce qu’ils pensent respecter le sacré. Ils croient accueillir une offrande destinée à Athéna. C’est précisément parce qu’ils respectent leurs propres valeurs qu’ils deviennent vulnérables.
C’est là que commence la tragédie. Ulysse comprend peu à peu le poids de son acte. Son exploit devient un fardeau. Ce qui était célébré comme une victoire finit par porter le visage de la honte.
La scène de Circé est l’un des moments les plus dérangeants du film. Lorsqu’elle transforme les compagnons d’Ulysse en porcs, le film aurait pu simplement montrer une métamorphose fantastique. Pourtant, il choisit de faire tout l’inverse. Circé brise, de ses propres mains, les os de chacun des compagnons, un à un.
Ce qui reste longtemps après la scène, c’est également le repas. L'idée s'impose que la viande venait d’autres guerriers passés par cette même table et que ceux qui viennent d’être transformés nourriront à leur tour les suivants.
La guerre nous habitue elle aussi à cette évidence. Sur le champ de bataille, les corps s’accumulent jusqu’à devenir presque un élément du paysage. Ils cessent d’être des vies singulières.
Circé ne fait que déplacer cette violence. Autour d’une table, elle lui retire toute la grandeur dont les récits héroïques l’habillent. Il ne reste plus que de la chair.
C’est peut-être pour cela que le dernier voyage d’Ulysse n’est plus une quête de gloire. C’est une tentative de retrouver un ordre perdu.
En sortant du cinéma, le 21 juillet, je suis tombée sur le défilé militaire. Les avions de chasse traversaient le ciel et des centaines d’oiseaux fuyaient dans tous les sens, désorientés par le bruit.
Cette scène m’a ramenée au début du film, lorsque les hommes chantaient la gloire du cheval de Troie sans imaginer tout ce qu’il allait provoquer.
Peut-être que la barbarie ne commence pas uniquement lorsque la violence apparaît. Peut-être commence-t-elle bien avant, lorsque nous cessons de voir les limites qui devraient nous arrêter.